• Nu descendant un escalier (1912) — Marcel Duchamp, huile sure toile, 146 x 89 cm. Philadelphia, Philadelphia Museum of Art, collection Arensberg.

• La chasse (1911) — Albert Gleizes, techniques mixtes (crayon, aquarelle, gouache, lavis d’encre sur papier marouflé sur carton) 20.2 x 16.2 cm. Paris, Musée national d’Art moderne.

• Danseuse (1911) — Alexandre Archipenko, ciment patiné à l’aide de pigments. Paris, Musée national d’Art moderne.

• L’arbre rouge (1912) — Francis Picabia, huile sur toile, 92 x 73 cm. Pairs, Musée national d’Art moderne.

 

Arts plastiques

Cubisme : La Section d’or
1912 - 1920 - 1925

Cécile Debray*

La Section d’or, l’exposition mythique de 1912, apparaît dans tous les récits et toutes les histoires de l’art moderne.

C’est là que Marcel Duchamp présente son Nu descendant un escalier. C’est là que Kahnweiler découvre la peinture de Juan Gris. C’est à partir de la conférence qu’il y fait, « Le cubisme écartelé », qu’Apollinaire reprend et achève son ouvrage Les Peintres cubistes. C’est là enfin que les artistes de l’avant-garde des années 1910 se retrouvent, de leur propre initiative, au sein d’une véritable exposition de groupe : Raymond Duchamp-Villon, Fernand Léger, Picabia, Albert Gleizes, Jean Metzinger, Marcoussis, Jacques Villon, et même Kupka, dont la participation n’a jamais été clairement confirmée.

Pourtant si la date est connue, l’événement l’est beaucoup moins. La manifestation regroupait trente et un artistes, plus de deux cents œuvres. Certes, l’hétérogénéité du groupe, la profusion des styles, les débats esthétiques que l’exposition a suscités, sa position de transition dans l’histoire du cubisme rendent son étude complexe.

Picasso et Braque, « les peintres de la rue Vignon » comme on les appelle en 1912, n’exposent pas auprès des artistes qui se sont regroupés momentanément autour d’une volonté commune d’affirmer librement un art moderne stigmatisé de « cubiste », terme que Gleizes et Metzinger reprennent commodément dans leur ouvrage Du Cubisme qui paraît au moment de l’exposition.

Or, l’histoire du cubisme a été fortement déterminée par l’action et les écrits du marchand Kahnweiler. Exerçant une politique d’exclusivité sur ses artistes, Kahnweiler, esprit cultivé, a su également maintenir une émulation et un isolement altier autour de Braque et de Picasso pendant les années de production cubiste (1908-1913), en élaborant un discours critique et esthétique imprégné de philosophie kantienne et de théorie allemande de la Gestalt (psychologie de la forme) qui va fonder l’histoire idéaliste ou formaliste de la modernité.

Kahnweiler est soucieux d’exercer une activité non seulement sur l’œuvre de ses peintres qu’il n’expose qu’à l’étranger, mais aussi, de façon insensible, sur le discours théorique autour du cubisme. Il se montre ainsi très sévère dans ses nombreux témoignages postérieurs, vis-à-vis de la démarche de Gleizes et de Meitzinger, et des œuvres des artistes « de Salons », ceux qui exposent au Salon d’Automne et au Salon des Indépendants – hormis Léger qu’il présente dans sa galerie et Gris à qui il fait signer une de ses premières lettre-contrat d’exclusivité, peu après l’ouverture de la Section d’or. La mise en place, brillante, d’une orthodoxie cubiste à l’aune des toiles de Braque et de Picasso, ne donnait pas le moyen d’appréhender à travers le prisme du cubisme, le foisonnement et la diversité des œuvres de l’avant-garde, tels qu’ils apparaissent en 1912 à la Section d’or.

C’est ainsi que cet épisode fédérateur, collectif et porteur d’enthousiasme, a été, plusieurs années après, bien souvent minimisé, relu comme une sorte d’anomalie, par les acteurs eux-mêmes. Duchamp, alors fortement impliqué dans les débats sur les rapports entre mathématiques et peinture, n’y voit quelques années plus tard, qu’une sorte de farce. Il rassemble et présente pourtant au public américain, dans les années 1929-1930, grâce à la Société anonyme qu’il fonde avec Catherine S. Dreier, les œuvres de ses amis du groupe de Puteaux, Gleizes, Metzinger, Villon, Delaunay…

Picabia, converti à Dada, renie ses premières amitiés jugées trop sentencieuses… Gleizes dans ses souvenirs, parle abondamment du coup de force au comité de placement du Salon des Indépendants de 1911, et ne dit pas un mot de la Section d’or…

Georges Braque, qui pourtant apparaît comme membre du comité directeur sur les statuts de la seconde Section d’or, affirme à Dora Vallier, de nombreuses années après : « ni Picasso ni moi n’avons eu aucun rapport avec Gleizes, Metzinger et les autres (…) Eux ils ont fait du cubisme un système…ils ont fait de la spéculation qui n’a rien à voir avec la peinture. »

Le souvenir de 1912 est toutefois demeuré suffisamment vivace après-guerre pour qu’une seconde tentative de rassemblement soit lancée. La seconde Section d’or fondée fin 1919 par Archipenko, Survage et Gleizes, se situe dans un contexte très différent. Il ne s’agit plus de créer un lieu affranchi pour l’avant-garde, en parallèle des salons officiels, mais davantage de construire une sorte d’union corporatiste, qui puisse offrir des opportunités d’expositions, notamment à l’étranger, à des artistes qui pour la plupart, ont formé l’avant-garde des années 1910.

Les expositions itinérantes de cette nouvelle Section d’or sont aujourd’hui quasiment ignorées. Elle expriment pourtant la survivance d’une esthétique mise en place en 1912, fondée sur une approche géométrique et réfléchie de la forme, qui génère tout un pan de création des années 1920-1930, du modernisme d’un Léger au néo-plasticisme d’un Mondrian en passant par les artistes du mouvement Abstraction-Création.

La dernière manifestation de la Section d’or se situe en 1925 : organisée par une galerie, la galerie Vavin-Raspail, elle adopte un point de vue historique, en se référant à l’exposition de 1912. La démarche est promotionnelle et la mise en œuvre partielle. Pourtant l’événement qui reçoit un accueil relativement confidentiel dans la presse, offre un éclairage intéressant sur les deux pôles de notre chronologie : les artistes conviés sont invités à choisir deux œuvres de 1912 et une œuvre contemporaine des années 1920 ; de plus, seuls certains artistes, uniquement ceux de la première section d’or, sont choisis auxquels on ajoute, pour obtenir un visage déjà plus orthodoxe ou plus unifié du cubisme, les œuvres des grands manquants de 1912 qui, cette fois, acceptent d’y participer : Braque, Picasso et Delaunay. Marcel Duchamp et Picabia ont disparu.

* Cécile Debray, commissaire de l’exposition la Section d’or est conservateur du Patrimoine, conservateur au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Le texte ci-dessus est un extrait du catalogue de l’exposition publié en anglais et chinois par le Musée d’art de Hong Kong.

Qu’est-ce que la Section d’or?

La Section d’or consiste en la division d’un segment de droite en deux sements inégaux dans un rapport égal au nombre d’or (nombre approximativement égal à 1,618). Elle prend pour base un carré, à partir duquel il est aisé de dessiner un rectangle d’or.

C’est un mode de mesure des proportions et de composition relativement pratique pour les artistes puisqu’ils peut se faire à l’aide d’un compas ou d’une équerre et dispense de faire des calculs.

Une œuvre construite à partir de la Section d’or offre à la vue des proportions qui nous semblent harmonieuses car elles s’inscrivent dans une culture visuelle fondée sur une tradition ancestrale et occidentale, des Égyptiens aux symbolistes, en passant par Léonard de Vinci.

Réconcilier la tradition et le cubisme au sein de l’avant-garde forme l’enjeu essentiel de la Section d’or de 1912.

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Dernière mise à jour : mercredi 6 juin 2001