ART DE VIVRE 生活藝術 — VINS ET GASTRONOMIE 葡萄酒與美食

Par Eric Sautedé (Titulaire d'un certificat avancé en vins et alcools, niveau 3 du Wine & Spirit Education Trust. Il enseigne l'appréciation du vin en français et en anglais depuis six ans)

 
 

Simple comme une appellation

 
 

Barriques caves fines bulles, Inter Loire, 1980

Ce sont les vins de la Vallée de la Loire ou vignoble du Val de Loire, c’est selon, qui s’invitent cette année au French GourMay. Moins connus que les châteaux du Bordelais mis à l’honneur par l’habileté de grands négociants, bien moins recherchés que les divins breuvages issus des climats de Bourgogne et à l’évidence moins festifs que les légères bulles champenoises, les vins ligériens ont pourtant du caractère et revendiquent haut et fort leur diversité insoumise inspirée par le flot capricieux de celui qui donne son nom à la région : la Loire n’est pas seulement le plus long fleuve de France mais également le dernier fleuve sauvage d’Europe.

Si Rabelais, lui-même originaire de Chinon a célébré les nectars de son pays natal, prêtant au raisin fermenté des vertus d’éternité — « Beuvez toujours vous ne mourrez jamais » — et si les romans d’Alexandre Dumas prêtent à D’Artagnan une préférence marquée pour le vin d’Anjou, c’est Bernard Pivot, inépuisable littérateur et ambassadeur infatigable du pays bourguignon qui décrit encore le mieux les vins du Val de Loire dans son Dictionnaire amoureux du vin : « De tous les vignobles français le plus étiré, le plus divers, le plus original. Comme la Loire en crue, difficile à canaliser ; comme la Loire aux beaux jours, serein, majestueux, serpentin, paisible. »

Si le vignoble de la vallée de la Loire ne s’étend pas jusqu’à la source du fleuve en Ardèche, il prend néanmoins son origine dans les environs de Montbrison, avec les rouges (dominante gamay) des Côtes du Forez, de la Côte Roannaise et des Côtes d’Auvergne (plus pinot noir), pour s’étirer jusqu’à l’Atlantique, où règnent en hobereaux sans prétention les blancs secs et vifs souvent élevés sur lies du Gros Plant du Pays Nantais (dominante folle blanche) et du Muscadet décliné en plusieurs appellations.

En amont, les accords se font avec le chou farci et un coq au vin de Saint-Pourçain — autre appellation d’origine contrôlée du Centre-Loire — et en aval le mariage se fait avec les huîtres et les sardines grillées. Plus de 600 kilomètres séparent Roanne de Pornic, et c’est au moins soixante appellations — 85 pour Le Monde, 68 pour Wikipédia, 60 pour le Guide Hachette des vins et seulement 50 pour le plus restrictif site officiel des Vins du Val de Loire — de 22 cépages qui se succèdent sur quatre grandes sous-régions. Plus rouge en amont, parfois pétillant ou rosé — les deux AOC régionaux sont le Crémant de Loire et le Rosé de Loire alors que l’appellation générique Val de Loire est un IGP — le vin devient plus exclusivement blanc à mesure que l’on se rapproche de l’Atlantique.

Bénéficiant des influences iodées de l’océan et planté sur des sols et sous-sols faits de roches éruptives et métamorphiques, le vignoble du Pays nantais est largement dominé par le Muscadet, dont le nom rappel le muscat venu de Chypre et le cépage — le melon de Bourgogne — se réfère à la région éponyme. De couleur jaune pâle aux reflets verts, floral et fruité, c’est un blanc vif et minéral que l’on sert bien frais et se marie parfaitement avec tous les produits de la mer. Quand il est élevé sur lies — au moins un hiver — il devient plus complexe avec des notes de miel discrètes.

Puis c’est au tour des vignobles d’Anjou-Saumur, où le climat est océanique tempéré et les sols sont composés principalement de schistes et de roches volcaniques. La région est dominée par le cabernet franc gourmand pour les rouges (Anjou, Saumur et Saumur-Champigny), et par le chenin blanc pour des blancs parfois secs — Savennières ou Saumur — et souvent moelleux, voire liquoreux tels les Chaume, Quarts-de-chaume, Coteaux de l’Aubance, Coteaux du Layon ou bien sûr l’opulent Bonnezeaux aux arômes de fruits confits.

Plus à l’est encore, ce sont les vignobles de la Touraine, où la craie tuffeau, les sables et argiles à silex tapissent le terroir. Les chenin blanc et cabernet franc dominent toujours, mais les sauvignon blanc et cabernet sauvignon commencent à poindre, ainsi que le gamay. Pour les rouges, l’on retiendra surtout les délicats Chinon, Bourgueil ou Saint-Nicolas-de-Bourgueil, et pour les blancs moelleux le Vouvray et le Montlouis-sur-Loire.
Enfin, la région Centre-Loire, aux sols siliceux ou calcaires, dotée d’un climat plus continental, est largement dominée par le sauvignon blanc pour ses vins jaune pâle à la richesse variétale (avec parfois du chasselas, notamment pour le Pouilly-Fumé) et par le pinot noir pour ses rouges légers qui annoncent déjà la Bourgogne. Les vins les plus renommés sont issus des abords du piton de Sancerre, mais les Menetou-Salon, Quincy, Reuilly et bien sûr Pouilly (sur Loire) ne déméritent pas par leur finesse.

©Stevens Frémont

Le Val de Loire c’est aussi une histoire de rebelles, ces cowboys d’un nouveau Far West chantés par Le Monde, ces Gueules de vignerons immortalisées par les très beaux portraits de Jean-Yves Bardin, les Mark Angeli, Jo Pithon, Olivier Cousin — celui qui osa défier l’Institut national de l'origine et de la qualité en indiquant la provenance et l’année de vendange de son propre AOC, Appellation Olivier Cousin — et bien sûr Richard Leroy, ancien employé de banque devenu prince du Chenin blanc, sis à Rablay-sur-Layon et produisant en bio une pure merveille sous l’appellation générique Vin de France. Étienne Davodeau lui a d’ailleurs consacré un album BD très fourni, habilement intitulé Les ignorants — récit d’une initiation croisée. C’est aussi pour cela que dans la Loire le bio, le naturel et la biodynamie font chaque année plus d’émules : en 2019, ce sont 325 exposants qui ont répondu à l’appel du principal salon bio de la région, La Levée de la Loire, et en Indre et Loire, pour ne prendre qu’un exemple, la part du vignoble bio représente aujourd’hui 18% contre 10% en moyenne à l’échelle nationale.

Dans le Bordelais, les références aux châteaux sont légion et souvent usurpées — y compris à Pétrus, dont l’origine castrale est purement marketing. Au contraire, la Vallée de la Loire accueille les plus beaux châteaux de France, mais l’agriculture a su rester paysanne — souvent néo-paysanne d’ailleurs — et peu d’appellations se réfèrent aux majestueuses bâtisses royales classées par l’UNESCO. Le prix de l’hectare, hormis à Sancerre, est resté raisonnable et toutes les vocations sont les bienvenues, ultime élégance de ce terroir qui inspira à Rabelais la gourmande maxime « jamais homme noble ne haït le bon vin ».